LIEUX DITS
Le Lac
Marne-la-vallée, 2008
K.J : « Jeanne ? Te souviens-tu de cette histoire, on était toutes les deux, tu t’es retrouvée prise au piège par des sables mouvants… »
J.H : « Mais oui… ! »
K.J : « qui jonchaient les fonds drainés du lac de Torcy ? Quel âge avait-on, huit ans ? Ou peut-être neuf ? »
J.H : « Oui !!! Ha ! ha ! ha! Huit ans… neuf ans… »
K.J : « De quoi te souviens-tu exactement de ce jour ? »
J.H : « Je me rappelle, on était venu en vélo avec ta mère. »
K.J : « En vélo ? Tiens, je ne m’en souvenais plus. Je me souviens de cette vaste étendue de
glaise rouge, décor extraterrestre ou apocalyptique dans mon souvenir, mais grand terrain de jeu pour nous ! On voulait jouer, mais nous nous sommes enfoncées dans la glaise et j’ai réussi à m’en extraire tandis que tu restais coincée ! C’était terrible, je croyais vivre la scène d’Atriu dans « L’Histoire Sans Fin » lorsqu’il perd son cheval dans les sables mouvants ! Tu t’souviens, on était fan. »
J.H. : « Ah oui !!! On avait lâché nos vélos pour se balader sur le lac, et alors que tu étais déjà loin, moi je suis restée sur le sable ! Quand une femme m’a vue et m’a criée: « Vas-t-en d’ici, c’est des sables mouvants ! ». »
K.J : « Et c’était ma mère ! Ah non, elle n’était pas là. »
J.H : « Non. Ce n’était pas elle mais ta mère était là. C’était une inconnue ! »
K.J : « Ah ? Pourtant, moi je me souviens que je t’ai vue, n’arrivant pas à sortir, j’ai couru pour t’aider et enfin, je t’ai sauvée ! Et c’est ainsi que j’ai volé au secours de ma meilleure amie « de toute la terre, de tout l’univers » et on a rejoint la rive, tu sais, là où il y a la petite pente, et souvent des cygnes, des canards. »
J.H : « C’est ça ! C’est une chouette version mais je crois plutôt que c’est ton complexe de héros qui ressort ! J’étais toute seule sur le lac essayant de dégager mes chaussures vernies de l’engloutissement. Je luttais quand ta mère m’a dit : « Laisses tes chaussures ! Et reviens vite ! ». Alors j’ai abandonné mes chaussures à regret et je t’ai rejoint en chaussettes blanches. »
K.J : « Chaussettes blanches, plutôt rouges… »
J.H : « Je me souviens encore du modèle, c’était mes chaussures préférées… Des ballerines
noires vernies, avec un gros nœud sur le devant. On a repris nos vélos et je ne pouvais pas
pédaler en chaussettes ! Alors ta mère t’a demandée d’ôter tes chaussures, elles étaient trop grandes pour moi bien sûr, mais on est rentré. »
K.J : « Tu vois ? Je suis quand même rentrée pieds nus de tout là-bas jusque chez moi. Hah!!! Et bien tu vois, c’est marrant comme à cet endroit précis, et inexorablement à chaque passage, c’est ce moment-là qui existe et ma vision n’est plus la réalité. C’est la mémoire en strates qui prend le contrôle. Penses–tu que dans des lieux comme ça, peut-être en méditant, on puisse retrouver plein d’autres choses comme des sensations, ou même des pensées, mémoire et distance, le rapprochement. Inscrits là, invisibles pour tous. »
J.H : « Oui... »